Un avenir qui compte…

À l’heure des notations qui défraient la chronique, Michel de Kemmeter nous propose de chiffrer d’autres données que celles qui nous préoccupent aujourd’hui. De la créativité à l’innovation en passant par les réseaux, il part à la recherche de nos richesses sous exploitées et nous incite à ouvrir les portes d’un monde intérieur négligé. Envisager le temps autrement et redonner du sens aux choses, tout en gardant les pieds sur terre ; des propositions audacieuses qu’il a mises en pratique très concrètement dans plusieurs entreprises.

De la créativité à l’innovation en passant par les réseaux, Michel de Kemmeter part à la recherche de nos richesses sous exploitées et nous incite à ouvrir les portes d’un monde intérieur négligé. Envisager le temps autrement et redonner du sens aux choses, tout en gardant les pieds sur terre ; des propositions audacieuses qu’il a mises en pratique très concrètement dans plusieurs entreprises.

Posons-nous les bonnes questions, réfléchissons autrement, sortons de l’obsession boulimique d’un monde qui sort de ses gonds, donner du sens, amener des nouvelles solutions et de l’innovation.


La comptabilité va sauver le monde ?

Elle ne va pas sauver le monde mais, en nous permettant de mesurer la valeur, matérielle et immatérielle, où elle se trouve, elle va nous permettre de nous poser les bonnes questions pour créer de la valeur aux étages où c’est nécessaire. Si on se concentre sur la comptabilité matérielle, l’obsession sera de créer de la valeur matérielle. Nous sommes aujourd’hui dans une période où d’autres questions se posent ; des questions sociétales, des questions de vision du monde, des questions de modèles de société. Or tout cela n’est ni repris, ni mesuré. Cela nous invite à trouver d’autres échelles de mesure, de valeur, de valorisation, qui vont nous inviter à un questionnement et qui vont également nous donner envie de créer de la valeur ailleurs et autrement. Donc la comptabilité ne va pas sauver le monde, mais elle pourrait nous ouvrir des portes de création de valeur qui nous permettront de sauver pas mal de choses.

Vous soulignez l’importance des éléments intangibles, dont on commence à reconnaître l’apport y compris dans les entreprises. Pour paraphraser Antoine de Saint-Exupéry, l’essentiel est invisible pour les yeux ?

Oui. C’est à dire que le matériel (le visible, le tangible) est la résultante d’un travail immatériel. L’engagement, la motivation, la vision, la créativité, tout cela n’est effectivement pas visible pour les yeux mais a une importance cruciale. Tout le monde le sait. Pourtant, nous n’avons pas l’habitude de le chiffrer et d’en tenir compte afin de travailler de façon construite et consciente avec l’immatériel. Aujourd’hui dans les entreprises la valeur immatérielle devient de plus en plus importante. Il faut savoir que la moyenne de la valorisation des valeurs immatérielles en entreprise (ce sont des chiffres du S&P 500) est de

85 %.
Il ne s’agit pas de bâtiments, de meubles ou de machines mais de capital humain, de capacité d’innovation, de créativité, de réseaux. Cela représente un capital colossal et je prétends donc que ça vaut la peine de s’y attarder. Je ne suis heureusement pas le premier à le dire.

Après l’ère de l’accomplissement allons-nous entrer dans l’ère de l’épanouissement ?

Je pense que l’accomplissement va rester. C’est dans la nature de la nature et c’est dans la nature de l’homme que de grandir et d’évoluer. Les grands de l’Histoire, qui ont réellement marqué, qui ont apporté quelque chose d’inestimable dans la société des humains, étaient tous dans cette démarche d’accomplissement. Ce sont des gens qui avaient, ou qui ont, un rêve, une vision. Ils ont réussi à mettre en musique leurs capacités. Ce faisant ils se sont épanouis et se sont affirmés dans leurs talents autant que dans leur existence. Ce n’est qu’en faisant ce détour par l’épanouissement, en existant à 100 % dans leurs talents, qu’ils ont réussis à s’accomplir.
Accomplissement et épanouissement sont les deux faces d’une même pièce. Il faut faire ce détour consciemment en se demandant « Qu’est-ce qui fait que je vais m’épanouir ? Qu’est ce qui va me rendre heureux de partager avec mes congénères ? Qu’est-ce qui va me rendre fier d’avoir vécu sur cette terre ? ». Ce détour devient obligatoire pour pouvoir fonctionner dans le monde de demain. Un effet secondaire apparaît progressivement dans la société ; les gens qui font ce détour se découvrent des talents, des passions, pour lesquels ils n’étaient pas nécessairement programmés au départ. On va donc déprogrammer certaines choses pour se reprogrammer sur sa passion, son rêve, sa mission de vie. On récupère une face cachée individuelle en fait, pour pouvoir récupérer et cartographier la face cachée collective de l’entreprise et de la société. Ce n’est pas l’un sans l’autre. L’objectif ne doit pas être que l’épanouissement car nous devons continuer à avancer, à innover, pour trouver les solutions aux défis historiques qui sont face à nous. D’autant que ce sont des défis d’une très grande complexité et qui se superposent. J’ai envie de dire qu’il va falloir se lever un peu plus tôt et que nous aurons besoin des talents de tout le monde y compris, et même surtout, de nos enfants. Notre responsabilité aujourd’hui c’est de nous offrir l’espace de faire ce détour. Pour nous, pour nos enfants, pour nos parents, pour tout le monde. Personne n’a aujourd’hui le luxe d’en faire l’économie.

Sorties de leur contexte, certaines de vos propositions ont des allures très « new age » voire « baba cool ». Vous abordez pourtant des vrais problèmes concrets. Est-ce difficile d’être pris au sérieux dans ce domaine ?

Au début des années 2000, quand j’ai commencé mon travail, c’était très difficile effectivement. J’avais cette intuition profonde et quand j’en parlais autour de moi, on ne me prenait pas au sérieux. Mais mes intuitions ont été très fort confirmées par l’Histoire. Aujourd’hui, nous nous rendons compte de l’échec et mat de la pensée matérielle, défendue entre autres par Adam Smith et Milton Friedman, pour laquelle nous avons été programmés. On le voit partout, si il y avait une solution concrète, pragmatique et jouable, on l’aurait su. Mais on l’attend toujours. En tant qu’ingénieur j’ai du faire l’exercice jusqu’au bout. Plutôt que de ronronner des idées et partir sur une orbite autour d’une autre planète, qui est le monde des idées, j’ai du aller sur le terrain et prouver par A + B que cela fonctionnait en faisant des projets pilotes.
Comme je suis ingénieur, j’aime bien faire des petites maquettes qui donnent envie de construire plus grand. Ces projets pilotes, dont je parle dans mon livre, sont des expérimentations faites avec des grandes entreprises. Chaque fois, je me suis associé à des grands partenaires qui sont sur un réel chemin humble de remise en question. Ils nous ont offert un espace de travail, restreint certes, mais qui nous a donné la possibilité de tester et de valider de nouvelles approches.
Tout à coup ça prend une toute autre allure. Non pas dans le monde des idées mais dans le monde des projets chiffrables, étayés par des témoignages de gens sur le terrain. Ça ne fonctionne pas toujours mais cela nous permet quoiqu’il arrive d’ajuster le tir si besoin et d’oser croire que ces projets peuvent avoir un impact plus important. Cela étant dit, ces idées sont tellement éloignées de la zone de perception traditionnelle, qu’il faut consentir des efforts de missionnaire pour ne serait-ce qu’amener les interlocuteurs à considérer ainsi leur propre métier. Passée cette réticence, il faut continuer à mobiliser autour des projets.
C’est effectivement un réel défi car nous sommes très loin des modes opératoires traditionnels. Pour tout cela, être belge est un atout. Parce que le belge a une énorme qualité, il est pragmatique. Le pragmatisme nous oblige à aller jusqu’au bout de l’exercice, c’est à dire planter la graine, fertiliser le terreau et attendre le fruit. D’autres peuples plus élitaires ou plus dans le monde des idées n’ont pas forcément cette démarche. Le belge est à la croisée des cultures et des chemins et c’est un terrain idéal pour démarrer ce genre de projets décalés, avant de les exporter. Autre grand avantage d’être belge, c’est que nous sommes politiquement très bien accueillis partout dans le monde.

Notre époque soulève de nombreuses interrogations. Interrogations auxquelles beaucoup d’entre nous peinent à répondre. Assistons-nous à une forme de désarroi de la société ?

Je le pense. C’est très curieux, malgré de nombreuses initiatives porteuses autour de nous, nous sommes collectivement pris sous une chape de plomb qui empêche l’émergence de nouveaux modèles. Cette chape de plomb est constituée de tout un éventail de peurs : peur de l’inconnu, peur du découragement, peur de l’insécurité, peur de la diversité, peur de l’avenir. On préfère aujourd’hui verser dans l’ancien modèle plutôt que de se bousculer. Cela a un effet de découragement, de tristesse, de colère. Je pense que 90 % du public est touché.
Il reste sans doute 10 % des gens qui vont aller au bout de leurs rêves, malgré cette chape de plomb. Ce sont ces gens là qui vont sortir du lot au moment où ce sera le plus difficile, au moment où la lourdeur sera telle que 90 % vont sombrer dans leurs propres peurs. Ce sont des gens qui, curieusement, sont aujourd’hui dans l’ombre, mais qui iront jusqu’au bout de leur réflexion et de leur reconnexion avec leurs talents. Ils vont nous apporter des idées complètement nouvelles, nous ouvrir à des métiers complètement nouveaux. Je suis de ce point de vue très optimiste. Il est possible que ce désarroi soit d’ailleurs un passage obligé pour la société, pour permettre l’émergence de ces leaders de demain, qui tireront la société vers le haut.

Retrouver la confiance et la motivation, c’est la clé de notre avenir ?

Oui mais ça ne suffit pas. Il y a d’abord la question du sens. J’aime bien le mot anglais « purpose ». Un but individuel : « Pourquoi suis-je là ? Pourquoi et comment puis-je contribuer à ce défi ? ». Il faut d’abord avoir une réflexion sur le sens, parce que le sens est le plus grand motivateur humain. Ce qui permet à l’humain de traverser toutes les tranchées, tous les pare-feux, c’est la question du sens. Si ce que nous faisons a du sens, nous pouvons développer une motivation au delà de tout ce que nous avons jamais connu. Avec la confiance personnelle, l’ancrage en soi, et la motivation ce sont les trois composantes – tête (sens), cœur (motivation) et corps (ancrage personnel dans l’action) – avec lesquelles nous devons nous reconnecter individuellement et collectivement. Individuellement c’est un travail personnel et collectivement c’est le travail des équipes dans l’entreprise, quitte à trouver des profils ailleurs que dans les castings traditionnels avec les cv sur lesquels on fait des sélections aujourd’hui. Beaucoup d’entreprises vont probablement s’allier à des compétences différentes, « out of the box » comme on dit. Elles seront porteuses de quelque chose de nouveau.

Vous utilisez les concepts grecs de chronos, kairos et aiôn pour proposer une nouvelle façon de se positionner dans le temps. Notre société, très marquée par le monothéisme et les valeurs judéo-chrétiennes, peut-elle appliquer à nouveau ces idées issues du polythéisme ?

Chronos c’est le temps du corps physique, le temps du monde manifesté. Mon temps chronos, c’est entre maintenant et ma mort. Il s’agit d’une durée définie. C’est justement cette notion là qui pose problème. Le monde va de plus en vite. L’humain souffre de cela, de pathologies dues au stress…
Le kairos, dans mon interprétation du mot, ce sont toutes les dimensions cachées qui sont de l’ordre de la profondeur dans l’instant. Il y a des moments qui sont plats, qui passent. Il y a d’autres moments, comme maintenant durant cet entretien, où nous plongeons dans la dimension du sens et de la compréhension. Le kairos ce sont ces dimensions cachées de l’être qui ne demandent qu’à être ouvertes et utilisées. Tous les moments magiques dont nous nous souviendrons la veille de notre mort, ce sont des moments de profondeur. Ces dimensions existent au niveau individuel, collectif ou sociétal. Il nous suffit d’attacher de l’importance à la profondeur et de les développer.
La troisième vision du temps c’est l’aiôn, le temps circulaire. L’aiôn représente le cycle de la vie, les saisons, le rythme. Si nous pouvons entrer dans ce temps cyclique, nous entrons dans une croissance individuelle et collective.

Certes, ce ne sont pas des concepts aisés à appréhender pour nous car nous sommes conditionnés notamment par cette notion judéo chrétienne du jugement dernier. Nous sommes cuits dans un moule qui nous met devant un dieu extérieur qui est juge et qui va nous juger après notre mort. Je prétends que nous sommes aujourd’hui dans le jugement premier, c’est à dire notre jugement sur nous-mêmes. Si nous nous jugeons nous-mêmes victimes d’un système ou incapables, nous nous coupons les ailes. Nous devons sortir du jugement par rapport à nous-mêmes et nous ouvrir à nos dimensions intérieures dans le présent, pas dans un futur hypothétique. Le vocabulaire, la sémantique et les philosophes sont là pour nous rappeler que nous sommes invités à aller chercher ailleurs. C’est à nous d’oser expérimenter d’autres formes de pensée et d’autres façons de s’observer.

L’aiôn, ce temps de non pulsé comme le décrit Gilles Deleuze, n’est-il pas en quelque une « vision d’avenirs » ?

 

Oser plonger dans nos dimensions intérieures, par cycles, par vagues, c’est la clé. Plus nous allons nous reconnecter à ces dimensions, plus nous allons nous reconnecter à l’environnement, à la terre, aux autres, au « bien commun ». Nous devons recréer ces liens avec nous-mêmes et avec autrui. Cela se fera en fonction de notre capacité à plonger intérieurement. Respecter les rythmes des personnes et des saisons… entre dans l’évolution avec gratitude pour le vivant.

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